Retour à Dawson

par Laurence Hudon

J’oublie toujours à quel point la route est longue. Google dit qu’elle mesure 532 km, mais moi je pense que la Klondike Highway est gênée et qu’elle n’a pas tout raconté. Il en reste de cachés quelque part. Au départ de Whitehorse on croise d’abord Fox Lake puis Twin Lakes, Braeburn Lodge, Carmacks, les Five Fingers Rapids, Pelly Crossing, Stewart Crossing, quelques viewpoints ici et là, Willow Creek qu’on passe deux fois, la première fois qu’on longe le Klondike et puis enfin, l’aéroport de Dawson. Plus que 20 minutes avant la ville.

Le pit

Je vais en visite chez des amis à Bear Creek. Je les ai rencontrés l’été dernier, ils vivaient dans une van à côté du hostel où je travaillais. Maintenant, ils ont une maison alors c’est moi qu’ils installent dans la van. Jess me raconte en riant qu’elle s’est trouvé un emploi au restaurant chinois : «I went in to buy some wine and came out with a job

Je fais du pouce pour me rendre en ville. Un mineur me ramasse dans son pick up couvert de boue et me laisse sur Front Street. Aller à Dawson, c’est comme un retour dans le temps. Front Street est la seule route pavée, les autres sont en terre et les trottoirs sont en bois. De temps en temps après les jours de pluie, on voit passer des tracteurs pour l’entretien des rues. Les bâtiments ont gardé un air de la ruée vers l’or. Ils sont construits en bois avec des façades multicolores, des toits de tôles et de drôles d’angles à cause du pergélisol qui fait bouger les constructions.

Pergélisol

Une employée de Parcs Canada passe en costume d’époque. Elle explique à un groupe de touristes que c’est la découverte de pépites d’or dans le Bonanza Creek en 1896 qui a poussé près de 100 000 personnes animées par la fièvre de l’or à marcher la Chilkoot Trail avec la tonne d’équipement obligatoire puis à entamer la construction de bateaux qui leur permettraient de descendre le fleuve Yukon jusqu’au Klondike. Là, où apparemment, les pépites d’or se cueillaient comme des fleurs.

J’ai rendez-vous au casino, le Diamond Tooth Gertie’s, avec une amie. On pourra jaser entre les spectacles des cancan girls. Quand j’habitais ici, je connaissais les chansons par coeur.

À l’intérieur, tout est recouvert de velours rouge. Le casino est très populaire, auprès des touristes comme des locaux. Mon amie Guillemette arrive et me sert dans ses bras. Nous étions collègues au hostel. À la fin de la saison, je suis partie voyager, mais elle a décidé de passer l’hiver à Dawson.  Elle me raconte qu’elle a déjà hâte au prochain.  Elle a envie de paix, de tranquilité. Elle me dit «Tu vois là, à vue de nez je compte dix voitures, mais l’hiver, on n’en verra qu’une seule et c’est si on est chanceux. Au printemps, il faut se réhabituer à regarder avant de traverser la rue.»

Le bureau de poste

Elle n’aura pas à patienter bien longtemps. C’est la fin août et déjà, l’automne se fait sentir. Les feuilles jaunissent, le brouillard le matin empêche les avions d’atterrir, les touristes se font moins nombreux et le mercure descend plus bas chaque nuit. D’ailleurs, les nuits sont revenues. Après un été avec du soleil 21 heures sur 24, c’est une bénédiction. On retrouve les étoiles et les aurores. On peut enfin se reposer.

La vue du dome

Automne à Tombstone

Je comprends Guillemette d’être restée. Dawson a des airs de sirène avec son chant ensorcelleur. Elle a une mélodie pour chaque voyageur. Est-ce l’or? L’isolement? L’Histoire? Ou les histoires?

Aurore sur le hostel Cat's pyjamas

There are strange things done in the midnight sun. Et sous les aurores aussi. Dawson a son lot d’anecdotes bizarres et mystérieuses que les Dawsonites prendront plaisir à vous raconter. Ils sont un peu fiers je crois, de l’insolite de leur petite ville qui défie farouchement le temps, le froid et l’ordinaire. Ils vous parleront de la légende du sourtoe cocktail, de Caveman Bill qui vit dans une grotte à l’année longue, des humeurs de la rivière et du coffre-fort qu’on vient de retrouver en creusant sous une rue. Il y a toujours une rumeur qui circule en ville.

Il est minuit et demi et le dernier spectacle du casino s’achève. J’embrasse Guillemette et sors marcher près de la rivière, espérant voir les aurores se lever, mais ce soir, le ciel ne danse pas.

Je regarde défiler les petites maisons croches et les fumées de poêles à bois qui s’élèvent dans la nuit, et je ressens soudain une telle bouffée d’amour pour la belle Dawson. Le coeur me fend à l’idée de quitter cette ville et ce territoire que j’aime tellement et un corbeau me chuchote à l’oreille : «bien alors… reviens»

2 commentaires

  1. Très beau texte, immensément poétique!!! Tu captures bien l’ambiance du Yukon, tant physique que social…Tu as du talent Emily, tu devrais penser à écrire un livre ou une nouvelle….Je serai ton premier lecteur! Ça fait un an que j’y suis allé, et tu m’as ramené dedans!

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    • Merci, mais je n’ai pas écrit ce texte. C’est Laurence qui l’a écrit. Je suis d’accord avec toi, elle écrit très bien et je suis contente qu’elle ait accepté de contribuer au blogue, avec sa plume différente. 🙂

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